Pourquoi la Surveillance Technologique n’est pas le bon Remède au Covid-19

Le Temps Publié lundi 13 avril 2020

OPINION. Le Covid ne doit pas devenir le moteur, à marche forcée, de la transformation digitale au détriment des droits fondamentaux, écrit Solange Ghernaouti, directrice du Swiss Cybersecurity Advisory and Research Group

Pour la majorité d’entre nous, c’est la première fois que nous sommes confrontés à une pandémie. Nous n’y étions pas préparés: pas de masque, pas de désinfectant, pas de test de dépistage, pas de chance… Mais il ne s’agit pas d’avoir la chance de ne pas tomber malade, celle de pouvoir accéder à des soins adaptés ou encore à une place en réanimation. Faire face à une pandémie n’a rien à voir avec de la chance mais avec la capacité des acteurs publics et privés à gérer des infrastructures critiques afin que celles-ci soient disponibles et efficaces, y compris lors de catastrophes de grandes ampleur et intensité. Il s’agit dès lors de savoir anticiper, prévoir, c’est-à-dire investir, organiser, faire et réagir à temps. En sécurité informatique comme en santé, pour gérer une crise, il faut disposer de réserves qui ne servent qu’en cas de crise et être dans une situation de non-dépendance à des tiers pour les mesures de prévention, de protection et de réaction.

Si l’apparition d’un virus pour lequel il n’existe pas de vaccin ne peut être évitée, ne pas adopter assez tôt des mesures qui font obstacle à sa propagation est grave. Bien que nous ayons échappé de justesse à plusieurs pandémies apparues au cours des deux dernières décennies (SARS, MERS, Ebola, grippe H1N1), nous faisons toujours preuve d’impréparation, pourquoi?

Prendre rapidement en considération la réalité du fléau par des mesures simples – comme le port de masques chirurgicaux de protection par tous, une distance physique suffisante entre les personnes, le lavage fréquent des mains avec des produits idoines, la désinfection des lieux communs, l’isolement des personnes contaminées – avant que le seuil d’infection de la population ne soit impossible à contrôler est primordial. Augmenter les obstacles à la diffusion du virus, en attendant la possibilité d’un vaccin, est la seule manière d’éviter une propagation massive, non maîtrisable du Covid-19. Un confinement trop tardif ou incomplet rend difficile la limitation du problème

Quelles que soient les motivations

Tracer des déplacements via les téléphones portables et les outils de géolocalisation ne peut empêcher la propagation du virus au sein de la population qui est déjà massivement touchée. Une application informatique, la surveillance numérique ne sont ni un vaccin ni un antidote. Le pistage, traçage (tracking) de personnes infectées a du sens uniquement au début de l’infection, lorsqu’il est encore possible d’isoler les personnes atteintes.

Contraindre par la technologie la population n’est pas un remède! Une étude portant sur le rapport coût/efficacité de la démarche serait certainement en faveur du port du masque. Le coût des masques chirurgicaux de protection, qui permettent surtout d’éviter la diffusion du virus par les sujets asymptomatiques, est de quelques centimes d’euro pièce, alors que le coût de mise en place de solutions technologiques est bien plus important. Elles sont basées sur un smartphone à la charge de l’utilisateur (quid des enfants ou des personnes n’en possédant pas?) et des plateformes numériques, ce qui implique des coûts de développement et de maintenance, d’exploitation des données, de sécurité informatique. Cela demande également le respect des lois sur la protection des données personnelles et une base légale.

Quelles que soient les motivations annoncées pour justifier des mesures de surveillance technologique (aide au contrôle de la mise en quarantaine des individus, suivi du confinement, suivi de l’historique des déplacements, avertissement des personnes d’un risque éventuel de contagion…), quelles que soient les technologies employées, Bluetooth (projet paneuropéen PEPP-PT, Pan-European Privacy Preserving Proximity Tracing) ou géolocalisation (opérateurs téléphoniques, fournisseurs de services comme Google ou Facebook) pour la traçabilité des malades et de leurs contacts (contact tracing), toutes sont problématiques du point de vue des droits humains

Les usages abusifs et détournés

Un système pour «surveiller et punir» peut également recourir à des caméras de vidéosurveillance et de reconnaissance faciale comme vient de le faire la Russie, notamment à Moscou, en complément de l’usage de codes QR (identifiants numériques pouvant servir de laissez-passer, de marqueurs de points de passage pour le suivi des déplacements). En France, on envisage d’utiliser un code QR notamment comme attestation de déplacement dérogatoire. En Chine, l’usage d’un code QR de couleur en fonction de l’état de santé des personnes est déjà opérationnel, en plus de toutes les techniques de contrôle social déjà en place. D’autres pays, comme la Corée du Sud ou Israël, utilisent également des outils de surveillance informatisée.

 » Le prix à payer pour des services dits gratuits est celui de l’exploitation de nos données « 

Il n’est pas improbable que, lorsque les besoins de surveillance liés au Covid-19 ne seront plus d’actualité, les technologies testées durant cette période soient utilisées à d’autres fins que celles avancées pour la santé publique et la lutte contre la pandémie. Que cela soit basé sur un relatif volontariat de la population, bien préparée par à un marketing efficace du consentement à la surveillance (pour contribuer à faire télécharger l’application), ou que cela soit imposé par des autorités, il en résulte une acceptation passive et généralisée de la surveillance par les pratiques numériques. La population s’y est habituée sans résistance, comme elle s’est habituée à l’usage a priori indolore des cartes de crédit, des paiements ou déclarations en ligne mais aussi à la publicité et aux services personnalisés.

Les usages abusifs et détournés des données personnelles et des traces numériques du fait d’acteurs gouvernementaux ne peuvent faire oublier ceux liés à leurs potentiels usages criminels (vols massifs de données, cyberattaques…) ou à leur exploitation hors de notre contrôle par des fournisseurs de services. En effet, nous savons désormais que le prix à payer pour des services dits gratuits est celui de l’exploitation de nos données et que les conditions générales d’utilisation, acceptées sans les comprendre vraiment, sont modifiables unilatéralement par les fournisseurs.

Avant qu’il ne soit trop tard

Dès lors que les modèles d’affaires de l’économie numérique sont basés sur l’exploitation des données des utilisateurs, elles peuvent être commercialisées sous différentes formes et transmises à des tiers à l’insu des personnes. Ainsi, des entreprises licites continuent de dépouiller les utilisateurs de leurs données, avec leur consentement qui n’est pas forcément éclairé. Si un confinement mal approprié et très prolongé est synonyme de bombe sociale à retardement, l’usage de la surveillance technologique est l’équivalent d’une bombe de destruction massive de la liberté et de la démocratie. Les conséquences à long terme de la surveillance informatisée seront plus préjudiciables que les avantages qu’elle pourrait procurer dans la lutte contre le Covid-19!

Etre en confinement n’est pas drôle mais être en résidence surveillée est pire. La question de l’équilibre à trouver entre sécurité et liberté est plus que jamais d’actualité et ne devrait pas être passée sous silence sous prétexte de tenter de satisfaire une urgence sanitaire. Le risque liberticide est un risque pandémique dévastateur de la vie privée! Le Covid-19 ne doit pas devenir le moteur, à marche forcée, de la transformation digitale au détriment des droits fondamentaux. Prévenons les impacts liés à la surveillance de la population et à la surveillance ciblée, individualisée, personnalisée des personnes. Lorsque l’irréversible est déjà installé pour durer, il est trop tard pour regretter de ne pas s’y être opposé.

Source – Le Temps Opinions Surveillance technologique nest remede covid19